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Dans la tête de Kais Saied : du président spectateur au président acteur
14 Septembre 2021
Cloîtré dans son palais de Carthage, Kaïs Saïed voit le peu de pouvoir que le titre de président de la république lui accorde en vertu de la Constitution de 2014. C’est probablement ce sentiment de frustration, déjà évoqué par son prédécesseur au poste, Béji Caïd Essebsi, qui a inspiré les mesures exceptionnelles annoncées le 25 juillet 2021, censées lui permettre de passer enfin de la position du président-spectateur, impuissant et méprisé, à celle du président-acteur, tout puissant, qui réunit tous les leviers du pouvoir entre ses mains.
Par Tarek Mami
Depuis, les Tunisiens vivent un long moment d’attente, à la croisée des chemins, ne sachant pas ce que l’avenir immédiat leur réserve. Ils sont à la croisée des chemins, dans la situation décrite par Antonio Gramsci lorsqu’il écrivait : «L’ancien monde tarde à mourir. Le nouveau monde tarde à naître. Et dans l’intervalle surgissent les monstres».
Le monde qui tarde à mourir est celui d’avant le 25 juillet. Le monde qui tarde à naître est celui de l’après 25 juillet. La Tunisie se dirige-t-elle vers une troisième république et une nouvelle constitution ou va-t-elle subir un simple colmatage de son système politique et institutionnel et de son processus démocratique.
Le président a souvent affirmé qu’«il n’y aura pas de retour vers l’avant 25 juillet». Dont acte. Il rejette aussi la notion de «feuille de route» (le fameux «roadmap» américain invoqué en 2003 pour le règlement du conflit israélo-palestinien. On sait ce qu’il en est devenu depuis… Il faut que le président trouve les mots qui définissent mieux ses actes et, surtout, passer des paroles aux actes, ce qu’il tarde de faire.
Un président pas comme les autres
Tout a été dit sur la personnalité du président Saied. qui a eu droit à des qualificatifs souvent dévalorisants, notamment, les fameux «El-ikhchidi»(nom du roi nègre raillé dans un poème d’Al-Moutannabi qu’il a souvent évoqué) et«Robocop» par allusion à son débit quasi-mécanique. Il a aussi été qualifié d’«autiste» et sa variante «autiste Asperger» pour sa propension à n’en faire qu’à sa tête. Il a même eu droit, le 17 octobre 2019, soit avant le deuxième tour de la présidentielle, à une chronique radiophonique de la RTBF, la radio publique belge, par un journaliste arabophone, Josef Schovanec, lui-même autiste, sous le titre «Une leçon donnée par Kais Saied le robocop tunisien».
A cette lecture, il est utile d’ajouter celle de Sofiane Zribi en tant que psychiatre et en tant qu’ami autoproclamé du président.
Pour ses soutiens, le président est d’abord et surtout «un homme propre», une sorte de «nafs moumna» (honnête homme), comme disait sur un ton goguenard Habib Bourguiba à propos de Bahi Ladgham et dans sa bouche ce n’était pas exactement un éloge. Il n’est pas intéressé par l’argent et les fastes, dans un pays où les signes extérieurs de richesse font partie du décorum de la réussite sociale. Mais ses adversaires mettent en avant ses traits de caractère les plus apparents: «professoral», «rigide», «conservateur», «n’écoutant que lui-même»...
Kaies Saied est pour beaucoup un sphinx politique dont il faut savoir interpréter les déclarations et, pour cela, savoir se mettre à sa place et, pour ainsi dire, «entrer dans sa tête». Rachida Ennaifer, son ancienne collègue à l’université et son ex-conseillère en communication à Carthage, ferraille depuis un certain temps dans les médias pour interpréter la pensée de son ancien patron. Ses interventions sont à prendre en considération pour tenter de comprendre l’univers mental de l’homme. Cela évitera à beaucoup d’agiter des analyses fantaisistes présentant le président tunisien comme une marionnette, tantôt de l’axe, Turquie-Qatar, tantôt de l’axe Emirats-Arabie saoudite-Égypte.
C’est cette personnalité complexe et atypique que les Tunisiens ont élue à la tête de l’État avec l’espoir de le voir nettoyer la scène politique et corriger ses travers à l’origine de la crise sévissant depuis 2011 dans le pays. Mais, une fois débarqué au palais de Carthage, le nouveau président a pris conscience – comme s’il le découvrait soudain – le peu de pouvoir que son titre pompeux de président de la république lui accordait. Il se sentait inutile et incapable d’agir pour changer les choses. Une situation insupportable pour un homme qui a une haute idée de lui-même et une volonté de changer le sort de ses concitoyens, volonté qu’il professe depuis 2011, lors de ses premières apparitions publiques dans les différents sit-in. Pire encore : il constate que même ce peu de pouvoir que lui accorde la constitution de 2014 (les affaires étrangères et la sécurité nationale) lui sont ouvertement disputés. Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le concurrence, en effet, directement, en recevant les ambassadeurs accrédités à Tunis et en allant à la rencontre des chefs d’Etat étrangers (Turquie et Qatar). Ce qui le fait dire abruptement, dans une interview à France 24 : «Je n’aime pas qu’on me marche sur les pieds».
Lui marchant sur les pieds, l’ex-chef du gouvernement Hichem Mechichi, qu’il avait pourtant lui-même choisi, révoque le ministre de l’Intérieur que le chef de l’Etat venait de désigner, Taoufik Charfeddine, et s’autoproclame ministre de l’Intérieur par intérim.
Il assiste aussi, impuissant, au délitement de l’ARP, qui ressemble, de plus en plus, à une foire d’empoigne, à l’impunité dont bénéficient les acteurs politiques et économiques, sous couvert d’immunités diverses, et au laxisme parfois complice des institutions sécuritaire et judiciaire.
Une querelle de pouvoirs sur un fond de crise institutionnelle et économique.
Le soubresaut du 25 juillet et après ?
C’est au regard de tout cela qu’il faut comprendre le «processus mental» par lequel leprésident est passé pour en arriver à prendre la décision de l’activation surprise de l’article 80 de la constitution et de l’annonce des mesures exceptionnelles : gel du parlement, limogeage du chef du gouvernement, accaparement du pouvoir exécutif… Ce qui le fait passer de la position du président-spectateur impuissant à celle du président-acteur tout puissant, qui réunit tous les leviers du pouvoir entre ses mains.
En politique, le discours est, en soit, un sinon un acte du moins un fait qu’il faut essayer d’interpréter et de comprendre. Or, pendant sa campagne,Kais Saied a défendu trois idées principales : un système de démocratie directe qui minimise le rôle des partis; une politique de lutte contre la corruption, l’enrichissement illégal et le blanchiment d’argent, et une volonté d’imposer le respect de la loi. Or, depuis son élection en octobre 2019, le président, qui se trouve aujourd’hui dans l’obligation de passer des paroles aux actes, n’a pas vraiment avancé d’un iota dans la mise en route de ces trois chantiers. L’application de l’article 80, dont le cadre reste tout de même assez restrictif, ne l’y a pas vraiment aidé, d’autant que le spectre de la constitution de 2014 est toujours là. Doit-il se résigner à passer outre au risque de braquer davantage ses adversaires ?  
Si le président rejette les notions de «feuille de route» (tenant à garder ses cartes secrètes) et de «dialogue» (pour ne pas remettre en selle ses adversaires), il pourrait tout au moins rassurer les Tunisiens en leur expliquant sa démarche et où il compte les amener. En tardant à dévoiler ses projets pour la Tunisie, il ajoute du désordre à la confusion et sa communication, déjà hiératique, en prend un sacré coup. Ce qui rend sa parole inintelligible même pour ses partisans et fait le jeu de ses adversaires, qui attendent son prochain faux pas et misent sur un tassement de l’adhésion populaire à sa personne. Et ce genre de retournement de situation n’est pas rare en politique, d’autant que le «peuple», notion évanescente s’il en est et à laquelle Saïed semble vouer une vénération quasi-mystique, est versatile et instable.
* Journaliste, directeur de Radio France Maghreb 2, Paris.
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