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5 Mar 2001 - 18 May 2012
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LA LITTÉRATURE TUNISIENNE DE LANGUE FRANÇAISE
 Dans la littérature relative à la Tunisie que présente le site Mémoire vive, une attention particulière a été portée aux ouvrages anciens non répertoriés ou n’ayant pas fait l’objet de travaux d’analyse ou d’érudition. Ainsi, de vastes secteurs de cette littérature pourront être révélés au public ou aux chercheurs grâce au projet Mémoire vive. Les œuvres récentes, celles qui ont été publiées après l’indépendance, appartiennent déjà à notre « mémoire vive », c’est la mémoire des autres œuvres que notre équipe a choisi de raviver.
 Un autre parti-pris de l’équipe a été de ne pas s’en tenir aux seuls écrivains de nationalité tunisienne, mais d’illustrer aussi, afin de donner une idée de l’activité littéraire intense qui a prévalu durant la première moitié du XXe siècle dans notre pays, les œuvres d’écrivains français ayant vécu en Tunisie ou ayant traversé notre pays et s’étant intéressés à lui. Nous n’exclurons donc pas la littérature des voyageurs ni celle des nombreux cercles littéraires français qui se sont activés dans notre pays.
 De même, il ne faut pas s’étonner de la présence, sur notre site, de nombreux écrivains juifs, car ces écrivains furent tunisiens et, du moins illustre d’entre eux au grand Albert Memmi, ils ont donné à notre scène littéraire – et partant à notre patrimoine – bien des particularités qui distinguent ce patrimoine de celui des pays voisins.
 Nous avons voulu, en résumé, que notre site illustre, de la façon la plus fidèle, ce qu’était la scène littéraire francophone en Tunisie durant les cinquante premières années de notre siècle c’est-à-dire présente un paysage marqué par la diversité ainsi que par un foisonnement qu’il est difficile d’imaginer de nos jours. Du coup, notre site ne présente pas que des chefs-d’oeuvre, loin s’en faut. Y figurent, en effet, d’excellents écrivains et des auteurs plus médiocres ou plus ordinaires, car, pour bien contempler un paysage, il faut pas que l’œil ne s’attarde que sur les cimes ; les plateaux voire les plaines, s’ils ne sont pas aussi élevés, ne manquent pas de charme et, s’ils en manquent, ils offrent toujours un intérêt.
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 La littérature tunisienne de langue française est moins importante en volume comme en valeur que la littérature tunisienne de langue arabe et elle est plus récente que cette dernière puisqu’alors que celle-ci remonte à la conquête arabe, c’est-à-dire au VIIe siècle, la littérature de langue française a suivi l’implantation du Protectorat français (1881) et ne concerne à proprement parler que le XXe siècle.
 Ayant pour vecteur la langue du colonisateur, elle fut pratiquée aussi bien par les musulmans arabes on berbères arabisés qui formaient et forment encore le fonds de la population du pays (​Mahmoud Aslan, Salah Farhat) que par les minorités juive (Ryvel, César Benattar), italienne ou maltaise (Marius Scalési) sans compter les Français installés en Tunisie qui créèrent cercles littéraires, manifestations culturelles, journaux et périodiques, qui lui donnèrent un certain essor et fondèrent une vie littéraire tunisoise sur le modèle de la vie littéraire parisienne. De même, les premières décennies du siècle virent se développer la littérature de voyage, celle des écrivains français en visite en Tunisie qui continuaient la tradition de Chateaubriand, d’Alexandre Dumas ou de Maupassant comme André Gide ou, plus tard, Montherlant.
 Les œuvres d’avant-guerre, qu’elles soient le fait d’écrivains autochtones ou d’écrivains français, furent, sauf exception, marquées du sceau d’une vision convenue, obéissant aux stéréotypes d’une littérature coloniale avide d’exotisme et de « scènes de la vie du bled ». Lorsque, par aventure, les écrivains se détournaient du milieu dans lequel ils vivaient, ils écrivaient des œuvres sans envergure, tout aussi convenues, mais influencées par d’autres stéréotypes. C’est le cas par exemple des écrits de Louis Grivel.
 C’est après la guerre mondiale et l’organisation de la lutte pour l’indépendance, c’est-à-dire au moment où s’exacerbent les passions et s’aiguisent les armes et les intérêts que cette littérature trouve en Albert Memmi son grand écrivain, mais, curieusement, en dépit de la prédiction que fit ce dernier en 1964, dans une anthologie consacrée à la littérature maghrébine de langue française, c’est après l’indépendance (1956) et de nos jours encore que cette littérature connaît ses œuvres les plus marquantes, celles d’Abdelwahab Meddeb, de Fawzi Mallah, de Mustapha Tlili, de Majid El Houssi, de Hédi Bouraoui, de Hélé Béji et vit un essor remarquable sur le plan quantitatif.
 Moins marquée après l’indépendance par la question coloniale que sa voisine, la littérature algérienne, en dépit du fait que le théoricien de la relation colonisateur-colonisé fut le Tunisien Albert Memmi dans son Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur (1957), la littérature tunisienne francophone récente, bien que parfois iconoclaste comme elle l’est dans la poésie de Salah Garmadi et même violente comme chez le premier Moncef Gachem, est souvent expérimentale, plus centrée sur la question littéraire que sur la question sociale ou politique. Elle est de même très sensible au conflit ou à la cohabitation linguistique et comporte – voire exhibe – les traces de la langue arabe dans la mémoire du texte écrit en français. Usant d’une intertextualité prégnante et quelquefois abusive, elle explore « l’entre-deux » des langues et des cultures comme dans l’œuvre de Abdelwahab Meddeb ou, avec moins d’implications d’ordre culturel, celle de Tahar Bekri. Cet « entre-deux » est également celui où se meuvent volontiers les écrivains expatriés : Bekri, El Houssi, Bouraoui, Amina Saïd.
 Fruit d’une société où la femme a acquis un statut légal et réel qui l’autorise à jouer un rôle prépondérant et actif, cette littérature est souvent le fait de femmes-écrivains qui rivalisent avec les hommes sur la scène littéraire comme dans l’arène sociale.
 On notera enfin l’extrême diversité de cette littérature qui pratique tous les genres avec une prédilection marquée pour la poésie, mais contrebalancée, ces derniers temps, par une floraison sans précédent de la littérature narrative comme de l’essai (Faouzia Zouari, Pour en finir avec Shérazade​) ou le théâtre (Abdelmajid El Aroui, La Kahéna​). À cette diversité des genres, s’ajoute une grande variété de l’écriture, majestueuse, classique chez Abdelaziz Kacem (L’Hiver des brûlures​), lyrique ou ironique chez Samir Marzouki (Je ne suis pas mort), dense et dansante chez Moncef Ghachem (​Nouba​), limpide chez El Houssi (Des voix dans la traversée​), déconstruite chez Hédi Bouraoui (​Vésuviade, La Tour CN), invectivante et drôle chez Salah Garmadi (Nos Ancêtres les bédouins​) pour ne citer que ces écrivains.
 Cette littérature connaît actuellement un bouillonnement qui draine d’inévitables scories voire de réelles inepties, mais dont il sortira sans aucun doute un jour les grands textes francophones qui manquent encore à ce pays qui bénéficie pourtant de la présence d’éditeurs tenaces et inventifs comme Cérès-éditions et L’or du temps et où l’effort de création est soutenu par l’État comme par quelques entreprises privées par le biais des achats des bibliothèques publiques ainsi que des prix littéraires.
Échantillon disponible :

 – Aslan (M[ahmoud]), Pages africaines (Tunis : Éditions de la « Kahena », 1934).

(page créée dans le cadre du projet Mémoire vive)