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COURTESY OF THE JOHN GIORNO FOUNDATION, NEW YORK, NY
Sexe, drogue et poésie, le 222 Bowery, à New York, cinquante ans d’avant-garde et d’excès
Par Clément Ghys
Publié le 30 juillet 2021 à 03h02 - Mis à jour le 10 août 2021 à 18h06
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RÉCIT« Discussions de salon » (3/3). A Manhattan, le poète John Giorno fait dès 1966 d’un banal immeuble le lieu de toutes les expérimentations artistiques, narcotiques et sexuelles. Un chaos fertile sur lequel l’écrivain William Burroughs régnera en maître.
La lettre est enragée. « New York, la capitale mondiale de l’art, loge son art dans des mausolées élaborés (…) et ses artistes dans la misère. Qui endossera la responsabilité si, à terme, aucune solution de logement bon marché n’est trouvée pour les besoins spécifiques des plasticiens ? Qu’adviendra-t-il de l’art de ce pays ? » Le long texte est signé d’une inconnue, Camille Norman, dans le courrier des lecteurs du New York Times. Elle s’y présente comme artiste et fait référence à un article paru quelques jours plus tôt, qui présente le Bowery, cette artère du sud-est de Manhattan, comme un havre de paix pour les plasticiens.
Comment ne pas lui donner raison ? Comment, en se promenant sur l’avenue qui jouxte Little Italy et Chinatown, ne pas s’effarer devant le prix des appartements ? Devant ces annonces immobilières qui proposent un duplex de trois chambres avec terrasse à 6 millions de dollars ? Sauf que la missive enflammée de Camille Norman date de… janvier 1965. Et que le Bowery d’alors n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui.
Le quartier est insalubre. Les artistes qui y ont installé leur atelier, dans un mouvement que le New York Times compare au Montparnasse des Années folles, suffoquent l’été et gèlent l’hiver. Les rats se faufilent partout, les rixes entre clochards rythment le quotidien et les files d’attente s’allongent devant l’Armée du salut. Mais, dans les années 1960, pour être artiste, il faut vivre à New York, et le Bowery fait l’affaire.
La façade du 222 Bowery en 2003. Courtesy of the John Giorno Foundation, New York, NY
C’est au 222 de l’avenue qui donne son nom au quartier, dans un immeuble de brique de trois étages où était autrefois installé l’un des premiers YMCA de la ville – ces auberges qui hébergent des jeunes gens de familles modestes –, que, pendant la seconde guerre mondiale, le Français Fernand Léger, ayant fui le nazisme, avait installé son atelier. Là également que, en 1959, un autre peintre, Mark Rothko, s’était essayé pour la première fois aux très grands formats qui feront sa gloire. Et à cette adresse enfin que, un 4 décembre 1963, des artistes du coin se sont retrouvés pour faire la fête.
Le rendez-vous des futures stars de l’art
Cette nuit d’hiver, des corps glacés par le froid new-yorkais s’engouffrent dans l’appartement bondé d’un jeune artiste, Wynn Chamberlain. Celui-ci organise le 27e anniversaire d’un de ses amis, John Giorno. Le monde de l’art est tout petit, et Giorno, fils d’une famille de la bourgeoisie italo-américaine, poète la nuit et agent de change à Wall Street le jour, est très bien entouré. Il y a là son compagnon, Andy Warhol, qui l’a récemment filmé en train de dormir pour un film, Sleep, de plus de cinq heures.
Et aussi Robert Rauschenberg, qui réalise des œuvres avec des débris de bois ou de métal ; Jasper Johns, auteur de peintures aux motifs de cibles et de drapeaux américains ; Frank Stella, qui invente des tableaux colorés en forme de cercle ou de triangle… Un jour, leurs œuvres caracoleront en tête des ventes. Ils seront exposés dans des musées d’art moderne et contemporain. Ils vivront loin de ce New York sale et misérable, et du 222 Bowery. Mais pour l’heure, ces futures vedettes commentent l’assassinat du président Kennedy, survenu deux semaines plus tôt.
Mick Jagger, William Burroughs et Andy Warhol au « Bunker », en février 1980. Marcia Resnick/Getty Images
Trois ans plus tard, en 1966, un appartement se libère dans l’immeuble. Il est inconfortable, mais le loyer est très bas. John Giorno s’y installe « pour un moment ». Sally Chamberlain, épouse de Wynn, se souvient de « ces soirées où des artistes sans le sou dînaient avec les jeunes mafieux de Little Italy, qui jouaient de la musique ». La drogue circule, surtout des joints et des acides. Certains invités restent jusqu’au petit matin dans le lit de John Giorno.
Comme il le décrira dans son autobiographie, Great Demon Kings, parue en anglais en 2020, un an après sa mort, l’époque est à toutes les expérimentations. Des hommes mariés découvrent l’homosexualité, présentent leur amant à leur femme, d’autres s’essaient au sadomasochisme, ou aux relations anonymes avec un garçon croisé dans le métro. Après Warhol, John Giorno aura des relations passionnées avec Robert Rauschenberg ou Jasper Johns. Tous partagent un même goût pour les hommes, la culture pop, la marge, et possèdent une ambition dévorante. Ils peinent à faire allégeance à leurs aînés artistes américains, souvent machos, alcoolisés et violents, comme Jackson Pollock pouvait l’être.
Burroughs, la rencontre décisive
Seul Marcel Duchamp, ce génie français exilé à New York, qu’ils croisent en train de jouer aux échecs sur Washington Square, trouve grâce à leurs yeux. Leurs références, surtout celles de John Giorno, les portent ailleurs, vers la poésie et la littérature. La décennie précédente, quelques livres ont bouleversé leur époque : Sur la route, de Jack Kerouac, récit d’une folle errance dans le territoire américain ; Howl, long poème d’Allen Ginsberg qui a provoqué un scandale, et Le Festin nu, de William Burroughs, roman en apparence décousu, écrit sous l’emprise de la drogue.
L’artiste français Jean-Jacques Lebel, compagnon de route de ces écrivains qui seront baptisés « la Beat generation », précise que « s’ils étaient tous radicaux dans leur écriture et extrêmes dans leur mode de vie, ils étaient très célèbres ». Les avances des éditeurs et les recettes des ventes de leurs livres leur permettent de vivre la bohème entre Tanger, Paris, Londres et New York. A l’exception de Kerouac, qui meurt ravagé par l’alcool en 1969, ces auteurs, auxquels il faut ajouter Brion Gysin et Paul Bowles, donnent des conférences applaudies par une nouvelle génération, surtout fascinée par l’aîné du groupe, William Burroughs.
John Giorno sur le toit du « Bunker » de William Burroughs, en 1991. Michel Delsol/Getty Images
John Giorno le rencontre en janvier 1965, dans une fête. Il est, écrit-il, un « saint ». L’écrivain a alors 50 ans et traîne un parcours dramatique. Ce fils d’une famille bourgeoise du Missouri est vite devenu accro à la morphine, l’héroïne et l’alcool. En 1951, ivre, il veut reproduire avec son épouse la fameuse scène de la pomme de Guillaume Tell, mais avec un pistolet. La balle la frappe en plein visage. Jugé pour homicide involontaire, il fait un très bref séjour en prison, avant d’être relâché.
S’ensuit une errance sous substances entre l’Amérique du Sud, le Maroc, Londres et enfin les Etats-Unis. Au cours de ce long périple, il abandonne pour de bon l’hétérosexualité et accumule les manuscrits. Giorno se lie d’amitié avec Burroughs, rejoint le petit cercle de la Beat generation, cette coterie où tout le monde a couché avec tout le monde (le jeune poète rattrapera vite le retard) et où les rancœurs sont tenaces. Il les reçoit chez lui au 222 Bowery, part en tournée, souvent avec William Burroughs, enregistre des disques où le romancier pose sa voix.
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En 1968, depuis un autre appartement du 222 qu’il loue, et où il a installé le Giorno Poetry Systems, la plate-forme avec laquelle il imagine ses projets, il conçoit ce qui sera son œuvre la plus marquante : Dial-A-Poem. Un service téléphonique où, en guise d’interlocuteur, des poèmes lus par leurs auteurs sont diffusés de manière aléatoire. Le succès sera tel qu’il risquera de provoquer une panne des télécommunications de la ville de New York.
Quand Bowie, Patti Smith, Mick Jagger passent au Bunker
Les années passent. L’appartement de Giorno aimante toujours plus d’amants, de poètes et d’activistes. Ils deviennent bientôt les seuls habitants du 222. Mais c’est en 1974 qu’un nouvel arrivant change le destin de l’adresse. William Burroughs a besoin d’un appartement et Giorno lui suggère un loft disponible. L’auteur s’installe dans les anciens vestiaires du YMCA. Les pissotières sont encore là, et l’écrivain rira de la mémoire des lieux, évidemment sexuelle. Une seule fenêtre, à guillotine, donne sur le mur aveugle d’un autre immeuble, à moins d’un mètre. L’obscurité donnera son nom au lieu : le Bunker.
« Les idées les plus extrêmes étaient présentes, des conférenciers appelaient à l’insurrection, une artiste donnait des leçons de fabrication de cocktails Molotov. » Jean-Jacques Lebel, plasticien
Le mode de vie de Burroughs attire des garçons d’un soir, au grand étonnement de l’intéressé qui juge son corps trop maigre, comme « sorti de Bergen-Belsen », dit-il. Et bien sûr les dealers. Selon Stephan Crasneanscki, figure de l’art sonore et habitué des lieux, « ce cocon était idéal pour lui, avec son ambiance ouatée, sans son ni lumière, qui d’ordinaire ravagent les petits matins des héroïnomanes ». De son côté, Nathalie Heidsieck, fille du grand poète français Bernard Heidsieck, ami proche de Giorno, se souvient que le lieu ressemblait à « un tombeau égyptien. La réalité du Bowery disparaissait ».
Surtout, l’aura de Burroughs fait venir ses admirateurs, qui s’installent devant une longue table, à dîner. David Bowie vient discuter des techniques d’écriture aléatoire de l’auteur, qu’il applique aux paroles de ses chansons. Patti Smith l’interviewe plusieurs fois pour des revues underground. Debbie Harry, devenue une sensation pop avec le groupe Blondie, est une habituée. Des musiciens anglais de passage, Mick Jagger ou Joe Strummer des Clash, font une halte au Bunker pour faire allégeance au grand homme.
Patti Smith et William Burroughs lors d’un dîner au 222, en octobre 1995. Courtesy of the John Giorno Foundation, New York, NY
En plus du Festin nu, ils ont tous dévoré Junky (1953) et Les Garçons sauvages (1971)… Les livres de Burroughs ne sont pas faciles à lire. A mi-chemin entre la science-fiction et la pornographie, ils sont peuplés de personnages drogués, à la sexualité dépravée. Il est question de monstres, de viols, de meurtres. Et il semble que les paragraphes et les chapitres n’ont rien à voir entre eux. Burroughs écrivait des bribes de phrases sur des feuilles volantes qu’il reliait ensuite, découpait quelques mots et les collait sur une page. Ainsi, le lecteur saute d’une phrase à l’autre, s’interroge sur le sens…
C’est ce chaos qui parle aux visiteurs du Bunker. La littérature du patriarche de la Beat generation leur semble faire écho à l’énervement du rock’n’roll qu’ils jouent, à l’inventivité du cinéma de leur époque. Surtout, dans l’anarchie de ses ouvrages, ils retrouvent celle de l’Amérique d’alors, ce pays marqué par la violence, la bigoterie, les injustices sociales, la corruption et l’affaire du Watergate. Souvent pessimistes quant à l’état du monde, ils jurent que Burroughs entrevoit les horreurs à venir.
Le cœur artistique de New York
La Pythie du Bowery fascine. Elle vit dans l’antithèse du luxe quotidien de certains visiteurs, dort dans un lit une place. Aucun livre ou presque, mais, sur la table de chevet, des revues pornographiques et des magazines consacrés à l’armement. La passion pour les revolvers et les fusils, que Burroughs présente comme un moyen de défense dans l’éventualité de l’arrivée du fascisme au pouvoir, ne s’est pas éteinte avec la mort de sa femme. Dans le silence du Bunker, l’écrivain tire sur des cibles accrochées aux murs.
Autour de sa table, tous les sujets sont discutés. A New York, en ces années 1974-1980, les disciplines s’entrecroisent. Les plasticiens découvrent la danse contemporaine et inventent des performances, les chanteurs vont puiser dans la littérature des idées de paroles. Au Bunker, on se donne des conseils, on se suggère des lectures. Manhattan vibre au rythme des vernissages et, souvent, les débats sur les expositions du moment sont enflammés.
Jean Michel Basquiat et William Burroughs, Noël 1986. Victor Bockris/Corbis / Getty Images
« Le Bunker a toujours été un lieu de travail, soutient Nathalie Heidsieck. Ses visiteurs étaient en mouvement, imaginaient des projets. Souvent, une idée était lancée à la cantonade, pour la tester. Tous ne pensaient qu’à la création, à l’art. » Chacun y va de ses obsessions. Burroughs entretient longuement ses convives sur la scientologie, qui le fascine, sur la peine de mort, qu’il juge être « l’abomination suprême ».
Quand la discussion s’enferme dans des considérations trop esthétiques, John Giorno intervient. Il enrage contre la dépolitisation des esprits, contre la guerre au Vietnam qui s’éternise, la droitisation de la politique, puis, quelques années plus tard, la campagne du candidat républicain Ronald Reagan. Le Bowery est alors, juge Jean-Jacques Lebel, un « foyer révolutionnaire » : « Les idées les plus extrêmes étaient présentes, des conférenciers appelaient à l’insurrection, une artiste donnait des leçons de fabrication de cocktails Molotov. » Tous sont les bienvenus. Loin, très loin, de la Factory de Warhol, à une quinzaine de pâtés de maison, un atelier peuplé d’assistants où aimait s’encanailler la jet-set.
Le couperet des années sida
En 1981, William Burroughs déménage dans le Kansas, à la recherche d’une vie plus calme. Quand il revient ponctuellement à New York pour des conférences, il loge au 222, où le confort est toujours aussi rudimentaire. Une habitante de l’immeuble, la sculptrice Lynda Benglis, se souvient d’une douche commune, partagée entre voisins, et souligne que « ce n’était pas très pratique de passer son temps à monter et descendre les escaliers en serviette ». John Giorno reçoit toujours autant.
« Cela commençait toujours par une flûte de champagne dans le loft à l’étage, un pétard pour qui fumait. Puis on descendait dans le Bunker. » Laura Hoptman, commissaire d’exposition
Les soirées commencent dans son loft, à l’étage, avec un joint et une bouteille de champagne. Puis les invités descendent dîner sur la grande table de bois du Bunker vide. Quand un visiteur n’a pas de logement à New York, il dort, le temps qu’il veut, dans le lit de Burroughs. Mais bientôt, les visites se raréfient. Les premiers cas de sida sont répertoriés. La ville de New York est frappée de plein fouet – en dix ans, presque 40 000 de ses habitants en mourront après leur diagnostic.
Les homosexuels et les drogués sont en première ligne. Un des habitués, Keith Haring, dont un dessin orne les urinoirs du Bowery, meurt en 1990. Sa mort suscite l’émoi au 222. L’appartement de John Giorno, son bureau et le Bunker se transforment. « Miraculeusement épargné », aux dires de ses proches, le poète en fait le siège de l’AIDS Treatment Project, une organisation qui vient en aide aux malades, paie les loyers, factures, frais d’hospitalisation, taxis pour se rendre à l’hôpital.
Un dessin de Keith Haring trône au-dessus des urinoirs, vestiges de l’auberge de jeunesse que le bâtiment hébergeait avant les années 1960. Max Burkhalter
Pour récolter des fonds, des disques de poésie y sont enregistrés, avec les voix de Debbie Harry, Allen Ginsberg ou Patti Smith. De cette époque, John Giorno écrira : « Pendant les moments de baise anonymes que j’avais pu connaître, j’avais toujours eu un moment d’affection après le sexe, et (aux malades) j’ai voulu apporter le même amour. »
Bouddhisme, spéculation et argent facile
Cette compassion, le poète la doit en partie à sa foi. En Inde, où il s’est rendu à plusieurs reprises, comme tant d’autres de sa génération, il a découvert le bouddhisme tibétain. Il se lie avec des « Rinpoche », des guides spirituels, les invite aux Etats-Unis. Cette branche religieuse met la liberté au-dessus de tout, et accepte donc l’homosexualité. Jean-Jacques Lebel sourit : « Les douches du YMCA avaient été un lieu de drague entre garçons, puis des artistes homosexuels y avaient festoyé. Cette branche du bouddhisme tibétain, ce monde d’hommes, où les rapports entre le maître et ses disciples sont teintés d’homoérotisme, s’est trouvée une adresse idéale. »
John Giorno chez lui, en 1973, dans la position du lotus. Courtesy of the John Giorno Foundation, New York, NY. Photo Peter Hujar
Le Rinpoche Khenpo Tsewang Dongyal, ami proche et maître à penser de Giorno, se souvient d’une fête traditionnelle où des feux étaient allumés, pour purifier les lieux. « La fumée envahissait le Bunker. » Les mantras résonnent dans le Bunker. Les murs troués par les balles de Burroughs se couvrent de drapeaux tibétains colorés et d’autels scintillants.
Un soir de l’hiver 1997, ce décor impressionne un visiteur, un artiste suisse d’une trentaine d’années, Ugo Rondinone. Le sculpteur vient de rencontrer Giorno, au cours d’une lecture. La vie de ce dernier a changé : quelques mois plus tôt, William Burroughs est mort. « Sa disparition a été une sorte de libération pour John, se souvient Ugo Rondinone. A travers lui, les gens avaient toujours voulu rencontrer Burroughs. C’était fini. »
L’artiste suisse Ugo Rondinone, amant de John Giorno dans les dernières années de sa vie, sur le toit de l’immeuble, en 2004. Courtesy of the John Giorno Foundation, New York, NY
Ugo Rondinone est moins fasciné par l’écrivain beat que par l’histoire que Giorno incarne, et par tous les plasticiens d’avant-garde que le poète a croisés, inspirés, aimés. Les deux hommes, qui ont trente ans d’écart, forment très vite un couple. « C’était un amour absolu », résume Jean de Loisy, un de leurs proches, aujourd’hui directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Mais ils continueront de vivre séparément. Giorno est au Bowery, Rondinone vit dans un autre quartier de Manhattan. Ils redonnent vie au Bunker, laissé tel quel, à l’exception des objets religieux.
Une habituée, la commissaire d’exposition Laura Hoptman, sourit encore du rituel. « Cela commençait toujours par une flûte de champagne dans le loft à l’étage, un pétard pour qui fumait. Puis on descendait dans le Bunker. Le menu, cuisiné par John, était toujours le même : mousse de crabe en entrée, du veau avec des pommes de terre, et un gâteau venu d’une pâtisserie française des environs. » Elle évoque la « chorégraphie » de la liste des invités : « John réfléchissait longuement au placement. » Comme autrefois autour de Burroughs, les fêtes font se croiser les univers : figures de l’art (dont Christo), rockstars (comme Michael Stipe, du groupe R.E.M.) et jeunes artistes invités par Ugo Rondinone.
Les maîtres bouddhistes Khenpo Palden Sherab, Khenpo Tsewang, Lama Rinchen Phuntsok et Amala consacrent des drapeaux de prière placés sur le toit du bâtiment, le 9 août 1992. Courtesy of the John Giorno Foundation, New York, NY
En ce début des années 2000, le monde de l’art découvre l’argent. Les milliardaires ouvrent des fondations, les galeries font des records de vente. Les plasticiens débutants profitent de cet élan, mais « se sentent coupables », juge Rondinone, lui le premier, avoue-t-il. Après le sida, un nouveau danger rôde. A New York, la spéculation immobilière s’enflamme. Un investisseur jette son dévolu sur le 222. Les habitants n’ont pas le sens des affaires. Certains lui vendent leur appartement à un prix trop bas, d’autres lui cèdent leur bail, sans réfléchir aux conséquences.
Les derniers feux de Giorno
Giorno reste au Bowery, se lance dans une bataille juridique pour sauvegarder l’immeuble, parvient à le faire classer. Mais cela n’empêche pas l’investisseur de rafler la plupart des logements. Tout autour, le Bowery change. En face de chez lui, le New Museum of Contemporary Art s’installe. Depuis son repaire du 222, John Giorno accueille les mécènes du New Museum, curieux de rencontrer ce dinosaure underground. Quand l’institution installe sur sa façade une œuvre d’Ugo Rondinone, un arc-en-ciel sur lequel est écrit « Hell Yes », il se réjouit « qu’après une nuit d’amour, (il puisse) la voir au réveil ». Le New York de sa jeunesse n’existe plus, mais il n’en tire, dit Nathalie Heidsieck, « aucune nostalgie ».
John Giorno meurt le 11 octobre 2019, à 82 ans. Il est seul dans l’immeuble. Ceux qui trouvent son corps décriront son sourire. Son maître bouddhiste, le Rinpoche Khenpo Tsewang Dongyal, voit là « toute la sérénité de son existence enfin récompensée ». Aujourd’hui, une fondation à son nom occupe le Bunker et son appartement. Elle a récemment relancé Dial-A-Poem, soutient des poètes dans le besoin, se prépare à accueillir des performances et des lectures, ouvre régulièrement ses portes à la communauté bouddhiste pour des cérémonies.
Le 222 Bowery en juillet 2019. L’immeuble abrite aujourd’hui la John Giorno Foundation. Max Burkhalter
Dans l’immeuble, à l’exception de la John Giorno Foundation, de l’atelier d’une peintre et de celui de l’artiste Lynda Benglis, qui vit principalement au Nouveau-Mexique, les appartements sont vides. Quelque temps avant sa mort, John Giorno s’amusait de l’avancée du chantier d’un hôtel de luxe en face du 222. Il souriait de voir ce Bowery autrefois misérable attirer riches touristes et badauds en tous genres.
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Nathalie Heidsieck sait que sa spiritualité le guidait. « Il ne jugeait jamais. Sa foi lui disait que chaque être n’est qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’univers, des fétus de paille qui volent dans le vent, et que nous ne faisons que traverser l’existence. » Peut-être. Mais à New York, au 222 Bowery, les « grains de poussière » et les « fétus de paille » sont d’un genre particulier.
Retrouvez ici les articles de notre mini-série « Discussions de salon »
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src="https://img.lemde.fr/2021/09/09/0/144/1619/1078/180/0/95/0/919f714_969834154-thumbnail-wtc-base-1.jpg" alt=""> 08:00 International 11 septembre 2001 : le récit en vidéo des attentats les plus meurtriers de l’histoire OpinionsEditoriauxChroniquesAnalysesTribunesVie des idées <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/17/139/0/5075/3381/360/0/95/0/b727f2f_464307567-pns-6027625.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/17/139/0/5075/3381/180/0/95/0/b727f2f_464307567-pns-6027625.jpg" alt=""> Tribune Article réservé à nos abonnés « Projet Pegasus » : « La communauté internationale doit se concerter pour élaborer les normes technologiques de demain » Ivan Kwiatkowski Chercheur au sein du laboratoire GReAT (Global Research and Analysis Team) de l’éditeur de logiciels Kaspersky <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/6/6036/4024/360/0/95/0/c2fce00_384434874-000-9m73kp.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/6/6036/4024/180/0/95/0/c2fce00_384434874-000-9m73kp.jpg" alt="Bruno Oberle, directeur général de l’UICN, lors du congrès à Marseille, le 3 septembre 2021."> Chronique Article réservé à nos abonnés « L’enjeu environnemental est désormais au cœur d’une rupture du pacte démocratique » Stéphane Foucart <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/3360/2240/360/0/95/0/6870b59_gggkab13-afghanistan-conflict-0916-11.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/3360/2240/180/0/95/0/6870b59_gggkab13-afghanistan-conflict-0916-11.jpg" alt=""> Tribune Article réservé à nos abonnés « Pour éviter l’extinction du journalisme en Afghanistan nous avons besoin de la solidarité internationale » Collectif de journalistes afghans <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/21/0/0/3499/2333/360/0/95/0/a8a7058_25532433-701382.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/21/0/0/3499/2333/180/0/95/0/a8a7058_25532433-701382.jpg" alt="Emmanuel Macron, à l’Elysée, le 20 septembre 2021."> Éditorial Harkis : un « pardon » justifié, au nom de la France CultureCinémaTélévisionLivresMusiquesArtsScènes <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/6720/4480/360/0/95/0/8f44d26_738571461-img-2021-copie.JPG 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/6720/4480/180/0/95/0/8f44d26_738571461-img-2021-copie.JPG" alt="Sophie Marceau, en novembre 2020, à Paris, à la fin du tournage de « Tout s’est bien passé », de François Ozon."> Entretien Article réservé à nos abonnés Sophie Marceau : « Sur tous les sujets, je pars au quart de tour » <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/1733/4427/2952/360/0/95/0/3bf9c34_259190205-le-grand-de-file-des-animaux-hd-inte-rieurs-couveture.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/1733/4427/2952/180/0/95/0/3bf9c34_259190205-le-grand-de-file-des-animaux-hd-inte-rieurs-couveture.jpg" alt=""> M le mag Article réservé à nos abonnés Trois livres jeunesse sur de drôles de bestioles <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/17/1/0/3200/2133/360/0/95/0/26b5005_428865309-063-1228872788.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/17/1/0/3200/2133/180/0/95/0/26b5005_428865309-063-1228872788.jpg" alt="Une personne portant un sweatshirt QAnon lors d’un meeting de Donald Trump, le 3 octobre 2020, à New York."> Culture « Mécaniques du complotisme » : France Culture enquête sur la piste de QAnon <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/7919/5279/360/0/95/0/0026d03_937689029-une-affaire-francaise.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/17/0/0/7919/5279/180/0/95/0/0026d03_937689029-une-affaire-francaise.jpg" alt="De gauche à droite : Laurence Arné, Michaël Abiteboul, Guillaume de Tonquédec."> Culture Article réservé à nos abonnés « Une affaire française », sur TF1 : l’affaire Villemin, huis clos à l’échelle nationale M le MagL’actuL’époqueLe styleLe Monde passe à tableVoyageModeLes Recettes du Monde <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/1733/4427/2952/360/0/95/0/3bf9c34_259190205-le-grand-de-file-des-animaux-hd-inte-rieurs-couveture.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/1733/4427/2952/180/0/95/0/3bf9c34_259190205-le-grand-de-file-des-animaux-hd-inte-rieurs-couveture.jpg" alt=""> M le mag Article réservé à nos abonnés Trois livres jeunesse sur de drôles de bestioles <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/15/1/0/1500/1000/360/0/95/0/567dfed_135959-3237639.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/15/1/0/1500/1000/180/0/95/0/567dfed_135959-3237639.jpg" alt="A Tanger, en 1961, assis, Peter Orlovsky et Paul Bowles ; debout, de gauche à droite, Burroughs, Ginsberg, Ansen, Corso et Sommerville."> M le mag Article réservé à nos abonnés A Tanger, les fantômes de la Beat generation <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/3254/3150/2098/360/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/3254/3150/2098/180/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg" alt=""> Chronique Article réservé à nos abonnés S’aimer comme on se quitte : « Je suis mis à la porte comme un ado, alors que j’ai 77 ans » Lorraine de Foucher <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/15/230/51/1294/863/360/0/95/0/24ff689_134659-3238025.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/15/230/51/1294/863/180/0/95/0/24ff689_134659-3238025.jpg" alt="Les brochettes de moules proposées par Caroline Rostang."> Le Monde passe à table Les brochettes de moules : la recette de Caroline Rostang Accéder à votre compte abonnéConsulter le Journal du jourÉvènements abonnésLe Monde EvénementsBoutique Le MondeNewslettersMémorable : cultiver 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