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Martin et Olivier, les frères d’armes de l’empire Bouygues
Par Raphaëlle Bacqué
Publié le 30 juillet 2021 à 19h05 - Mis à jour le 31 juillet 2021 à 05h18
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ENQUÊTE« Successions » (6/6). Ils sont les deux héritiers les plus en vue de l’empire fondé par leur père, Francis. En affaires, Martin et Olivier Bouygues forment un duo redoutable. Ils l’ont prouvé, en 2016, au moment d’acquérir un vignoble du Saumurois dirigé par une famille, bien moins unie.
Ces bords de Loire des environs de Saumur, Martin Bouygues ne les connaît pas vraiment. En cette année 2016, il ne fréquente pas encore les villages Renaissance et les auberges accueillantes, en bordure de fleuve. L’inamovible PDG du groupe de communication, de téléphonie et de construction – « je ne suis pas le plus vieux, mais je suis le plus ancien président du CAC 40 », aime-t-il à souligner – séjourne bien plus fréquemment en Sologne, où il possède un vaste domaine et un élevage de faisans, à quelques kilomètres du château acheté des dizaines d’années plus tôt par son père, Francis. C’est là qu’il chasse, les week-ends d’automne et d’hiver, avec son aîné Olivier et d’autres patrons.
Depuis plus de trente ans, les deux frères Bouygues mènent leurs affaires ensemble. Souvent, les PDG ressemblent au secteur dans lequel évolue leur entreprise, et ceux-là ne dérogent pas à la règle. Le BTP est un monde rude où il convient d’être roué ; la communication suppose chaleur et sens de la psychologie. Martin, numéro un du groupe Bouygues, conjugue ces deux univers : « C’est un type cash, qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions lorsqu’il faut trancher, mais il a aussi un caractère cordial qui séduit », assure un ancien ministre de l’économie de Nicolas Sarkozy, ce président que Martin Bouygues a longtemps appelé son « meilleur ami ».
Son frère Olivier, de deux ans plus âgé, est moins connu du grand public. Le même ex-ministre le décrit ainsi : « Un fort en gueule, toujours à dire ses quatre vérités à quelqu’un qu’on vient de lui présenter, un peu “poujado” parfois, mais pragmatique comme un ingénieur. » En cette année 2016, il est le directeur général délégué du groupe, autant dire deux crans sous son frère cadet, mais ne s’en offusque aucunement.
Chasse et investissements
Même silhouette confortable, même visage rond, Martin et Olivier Bouygues ne se ressemblent pas seulement physiquement. Ils partagent aussi un goût affirmé pour la bonne chère et la chasse, ainsi que des dizaines d’investissements en commun dans des vergers, des ruches, des élevages d’esturgeons pour le caviar, des truffières, et au cœur du vignoble bordelais. Cette fin d’hiver, c’est justement pour racheter en leur nom une nouvelle propriété viticole que Martin Bouygues a pris le chemin du Val de Loire.
L’affaire réclamant du doigté, Olivier a jugé plus sage de laisser partir devant son cadet. Comme il y a un peu de brouillard, ce jour-là, le grand patron a renoncé à voyager en Augusta A 109, l’hélicoptère qu’il partage avec François Pinault, cet autre milliardaire qui, en 1998, l’a aidé à empêcher le raid de Vincent Bolloré sur son groupe. Va pour le TGV ! Deux heures quarante-cinq, depuis la gare Montparnasse jusqu’à celle de Saumur, où l’attend François Aubry, fin connaisseur de la région et conseiller dans la cession de vignobles. C’est lui qui a signalé aux Bouygues la vente du Clos Rougeard, un petit domaine réputé auprès des initiés, exploité depuis 1664 par huit générations d’une même famille de vignerons, les Foucault.
Lire aussi (archive de 1998) :
François Pinault et Martin Bouygues s'allient pour contrôler Bouygues
Habituellement, le Saumurois n’intéresse pas les grands investisseurs du calibre des Bouygues. Les patrons du CAC 40, les milliardaires américains ou européens, les nouveaux riches chinois n’ont d’yeux que pour la Bourgogne ou le Bordelais, dont les grands crus se vendent bien plus chers dans le monde entier. Le saumur-champigny, lui, s’est taillé un succès plus populaire dans les brasseries parisiennes des années 1970. C’est le vin que boivent au comptoir Montand et Piccoli dans les films de Claude Sautet. Un vin de soif, facile et abordable, mais qui n’a pas pris le train de la mondialisation des années 1990.
Un vin servi à la Tour d’argent
Martin et Olivier Bouygues savent bien, cependant, à quel point le Clos Rougeard est différent. C’est d’abord un authentique vin bio, issu de sols qui ne sont pas désherbés chimiquement et ont échappé à la plaie du XXe siècle, la surutilisation des produits de synthèse. Les Bouygues peuvent bien devoir leur fortune familiale au béton, ils ont gardé une forme de révérence pour le terroir et la nature. En son temps, leur père Francis revendiquait sans plaisanter son côté « paysan ». Les frères, eux, ont toujours préféré un déjeuner entre patrons ripailleurs, en Sologne, aux dîners du Siècle, ce club de la nomenklatura française. Et puis, le Clos Rougeard est un vin pur, connu d’une élite qui n’est pas seulement fondée sur l’argent mais sur le goût : la hiérarchie des vrais amateurs.
Combinaison magique d’un grand cépage – le cabernet franc – et d’un excellent terroir, ce vin est servi depuis belle lurette à la table légendaire de la Tour d’argent, à Paris. Mieux, au milieu des années 1990, lors d’une dégustation à l’aveugle de Petrus, Château Trotanoy et autres pomerols d’exception organisée à New-York, « Le Bourg 90 » issu du Clos Rougeard, choisi pour être la « bouteille piège » destinée à égarer les spécialistes, a remporté haut la main la compétition et le vin de Loire a écrasé les prestigieux bordeaux.
Les Bouygues sont également sensibles à un élément plus personnel : le succès du Clos Rougeard tient très largement au travail de deux frères, Jean-Louis, dit « Charly », et Bernard, surnommé « Nady », Foucault. Ces deux-là se ressemblent, eux aussi. Grands, secs, dotés chacun des mêmes yeux verts et d’une moustache à la Brassens, un chanteur dont Charly connaît tout le répertoire poétique et libertaire. « Ce sont des caractères façonnés par l’esprit troglodyte », raconte, en guise de présentation, l’« intermédiaire » François Aubry venu accueillir Martin Bouygues à la gare de Saumur.
« Dédé la patouille », « Pierrot le ferrailleur »
En route vers Chacé, le village où se situe le Clos Rougeard, il décrit « les caves creusées dans la craie et le tuffeau », parfois à quinze ou vingt mètres de profondeur, et ces vignerons habitués à vivre la moitié du temps sous la terre, à une température de douze degrés hiver comme été. La cave du Clos Rougeard est dessinée en croix de Lorraine. L’allée centrale, et les deux orthogonales accueillant chacune les tonneaux où vieillissent les crus des différentes parcelles du domaine.
Ce matin de 2016, Martin Bouygues doit donc rencontrer le cadet des frères, « Nady » Foucault. Comme l’industriel, le vigneron est né en 1952, mais c’est bien leur seul point commun. Nady a arrêté l’école en 4e, est un fort en gueule, bagarreur, hâbleur et sans faux-semblant. Sa manie ? Distribuer des surnoms aux uns et aux autres. « Ma poule », « Dédé la patouille », « Pierrot le ferrailleur » : des dizaines de négociants, de vignerons, de restaurateurs du coin ont été rebaptisés par ses soins sans que l’on sache toujours l’étymologie de leur nouveau nom. Avec ça, Nady est un génie instinctif du commerce. Martin Bouygues en reste épaté.
Pensez, ce type n’a pas le permis, ne voyage jamais et parle deux mots d’anglais. Il peut parfaitement dire à un client venu sans rendez-vous et dont la tête ne lui revient guère : « Monsieur Foucault n’est pas là. Et d’ailleurs, faites gaffe si vous le croisez dans le village, il n’est pas commode ! » Même lorsqu’il a du vin plein sa cave, il affirme ne plus en voir. Résultat : les prix du Clos Rougeard sont inédits dans la Loire : en 2016, Les Poyeux 2001 vaut déjà 200 euros la bouteille aux enchères et Le Bourg 2001, l’un des multiples fleurons du Clos Rougeard, dépasse les 400 euros. On vient du Japon ou des Etats-Unis jusqu’à la petite maison fermée par un gros portail, rue de L’église, dans l’espoir d’en acheter !
C’est lui, Nady, qui veut vendre le domaine. « Jamais Charly n’aurait abandonné le Clos Rougeard ! », s’insurge aujourd’hui sa belle-sœur, Françoise. Charly est l’aîné emblématique du Clos Rougeard. Celui qui fut, pendant plus de trente ans, l’âme de la propriété, décidant de la récolte des raisins et dirigeant la vinification. « Un soixante-huitard, progressiste, de gauche, antinucléaire et cultivé ; lecteur de Rabelais et fan de Bobby Lapointe, résume le dégustateur Antoine Gerbelle. Il vendait déjà son vin, dans les années 1970, sur les marchés bio, avant de convertir ses vignes en biodynamie. »
Olivier (à gauche) et Martin Bouygues, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 16 mars 2018. DOMINIQUE JACOVIDES / DOMINIQUE JACOVIDES / BESTIMAGE
A cette époque, il faut de la constance pour militer ainsi dans la Loire alors que toute sa génération ne rêve que de conduire un tracteur rutilant et de profiter du progrès pour augmenter les rendements. « Les écologistes étaient considérés comme des fous, des glandeurs, des fumeurs de pétards, se souvient son épouse Françoise. En 1979, la chaîne FR3 avait ainsi réalisé un reportage sur les vignerons du cru. On y voyait un voisin désigner nos parcelles comme celles des fainéants, parce qu’elles étaient enherbées et non pas nettoyées aux pesticides. » Vingt ans plus tard, Charly Foucault a fait école et amené peu à peu les jeunes viticulteurs du coin à une exploitation de la vigne plus respectueuse de la nature. Le Larzac et la Confédération paysanne ont eu José Bové, les vignerons de la Loire ont Charly.
Mais ce dernier n’est pas seulement un « écolo » de longue date. Charly Foucault a aussi une vision ambitieuse de son vin. C’est lui, le premier, qui est allé acheter des barriques à Château Margaux et Haut-Brion, ces propriétés mythiques du Bordelais, afin de donner à ses vins la subtile note aromatique des chênes de haute qualité, sans en dénaturer le goût. Lorsque l’acteur Jean Carmet vient en voisin, de son Bourgueil natal, pour goûter en amateur les meilleurs millésimes, il fait toujours rire l’assistance en proclamant : « Tu vois, Charly, quand je bois ton vin, je le sens descendre dans mon estomac et alors, une petite eau de source me remonte et dit j’en veux d’autres ! » Le Clos Rougeard est l’œuvre d’une vie et pour tous les amis de Charly, il est entendu que son aîné Antoine, né en 1976, est destiné à lui succéder.
Le poison des rivalités
Seulement voilà, quelques mois avant ce premier voyage de Martin Bouygues, le 29 décembre 2015, Charly, de trois ans plus âgé que son frère Nady, est mort. Un cancer foudroyant l’a emporté en neuf semaines. Lorsque les médecins ont vu, sur les radios, l’un des poumons de ce gros fumeur noir comme du charbon, et deviné la migration inexorable des métastases, ils l’ont renvoyé chez lui pour un ultime Noël en famille. Avant de repartir à l’hôpital, le 26 décembre, Charly a fait ouvrir un Poyeux 2010 en annonçant à son épouse Françoise : « Je ne reviendrai pas. » Il s’est éteint trois jours plus tard.
Ce fameux jour de 2016, en arrivant à Chacé, Martin Bouygues a-t-il conscience du conflit qui déchire, depuis ce décès, la famille Foucault ? Sait-il que, même si tous les amateurs parlent du « vin des frangins », le poison de la jalousie et des rivalités est venu s’infiltrer peu à peu dans les veines du clan ? Lui a-t-on raconté qu’aux obsèques, exceptionnellement célébrées à la mairie de Chacé pour cet athée qui était aussi élu de sa commune, chacun a pu voir que les amis de Nady d’un côté, ceux de Charly de l’autre, ne se mélangeaient pas ? Lui a-t-on expliqué la mésentente entre Nady et sa belle-sœur ? Et le désir du cadet, cet homme sans enfant, de vendre la propriété historique plutôt que de voir son neveu et ses nièces lui succéder ?
Tous les grands capitalistes le savent, les divisions familiales sont une bénédiction pour les affaires. Dans le vignoble, des propriétés mythiques se sont vendues sur la « trahison » d’un neveu, d’un cousin ou plus simplement parce que l’inflation du prix des terres, dans les régions les plus renommées, empêche les héritiers de racheter les parts en indivision. Martin et Olivier Bouygues ont tout de suite flairé l’occasion. Le Clos Rougeard est infiniment moins cher à l’hectare que Château Montrose, ce second cru classé de Saint-Estèphe, qu’ils ont racheté en 2006, s’efforcent de convertir au bio, et dont ils ont rénové à grands frais les chais et le château. Pour moins de quinze millions d’euros, ils peuvent s’offrir cette première incursion dans la Loire et ce vin dont ils ont déjà savouré de grands millésimes.
Nicolas, le premier choix
Les Bouygues sont des discrets. Ils donnent peu d’interviews, se méfient des journalistes et des bavardages de leurs relations. « Martin Bouygues ne souhaite pas donner suite à votre demande », répond inlassablement le service de communication. Lorsqu’on sollicite son aîné, Olivier Bouygues, les spin doctors du groupe répètent la même formule, comme si Martin Bouygues décidait pour son frère. Parler de leurs affaires, et plus encore d’un sujet touchant à leur duo, est tout ce qu’il y a de plus tabou.
Eux-mêmes partagent des secrets de famille et le traumatisme d’avoir vu leur tribu se déchirer, trente ans auparavant. Ils savent comme l’argent, le pouvoir, les préférences affectives, l’envie et la jalousie sapent parfois les clans les mieux établis. Entre eux, personne n’a jamais entendu d’éclat public ni perçu les moindres signaux d’une compétition larvée. Mais l’entente de leur binôme est comme le remède au poison qui, dans les années 1980 et 1990, divisa le reste de la fratrie.
Ce n’est pas Martin que Francis Bouygues, le bâtisseur de leur empire pendant les « trente glorieuses », avait d’abord choisi en 1979 pour lui succéder à la direction du groupe, mais Nicolas, le premier de ses fils. Un ingénieur centralien, comme lui, doté d’une forte personnalité. Martin, le petit dernier, sans brio scolaire et tout juste titulaire d’un bac, semblait destiné à demeurer dans l’ombre. Leur père, affirmait en 2016 Martin Bouygues, lors d’une assemblée générale du groupe, était alors « obsédé » par sa succession : « Il avait vu un industriel qu’il admirait, Marcel Boussac, ne pas avoir su s’arrêter à temps. » En 1976, le patriarche a surtout appris qu’il était atteint d’un cancer…
« Brouille œdipienne »
Nicolas est donc mis en piste pour prendre bientôt la suite. Le père partage le bureau avec le fils et, s’il assure que ses plus hauts cadres peuvent aussi le remplacer un jour, il est clair, en vérité, que le dauphin sera son aîné. Succéder est pourtant une alchimie délicate qui suppose deux éléments apparemment contradictoires : c’est à la fois prolonger la génération précédente et s’en distinguer. Or, si Francis Bouygues veut perpétuer son nom, il ne veut pas non plus laisser la place.
Entre Nicolas et son père se noue bientôt une « brouille œdipienne », comme disent encore les témoins de l’époque. De désaccords en affrontements avec le patriarche, le fils finit par jeter l’éponge en 1986 pour partir monter sa propre entreprise. Martin, alors considéré comme une pâle doublure, mais ayant fait ses classes dans tous les secteurs du groupe, prend la suite auprès du père, jusqu’à la mort de ce dernier en 1993.
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« Je reviendrai », avait promis Nicolas Bouygues. Le benjamin de la famille ne lui en a pas laissé le loisir. Sous ses dehors placides, Martin Bouygues est un authentique homme de pouvoir. Aimable lorsqu’il le faut, tueur si nécessaire. Les groupes familiaux, comme les autres, ont besoin qu’une seule tête dirige. Onze ans après Nicolas, c’est Corinne, directrice générale de TF1 publicité et présidente du pôle édition distribution du groupe TF1, l’autre fleuron de Bouygues, qui prend le large. Pour « convenance personnelle », assure alors sans tromper personne l’aînée et seule fille de la famille. En vérité, Martin Bouygues n’a pas voulu choisir sa sœur contre le PDG de TF1, Patrick Le Lay, l’un de ses fidèles.
Le buste du père
Depuis, Martin et Olivier Bouygues n’entretiennent que des relations distantes avec leur frère Nicolas et leur sœur Corinne. Leur mère, Monique, que tous appellent affectueusement « Minouche », s’est bien évertuée, jusqu’à sa mort en 2017, à réunir tous ses petits-enfants à Saint-Coulomb, dans la propriété familiale des environs de Saint-Malo, où Francis Bouygues avait fait construire quatre maisons, une par enfant, autour de la demeure principale.
Mais, en cette année 2016, Martin Bouygues n’a fait entrer au conseil de surveillance du groupe que l’aîné de ses trois enfants, Edward, en piste pour lui succéder, et son neveu, Cyril, fils d’Olivier. Il est loin le temps où Martin confessait, avant la disparition du patriarche Francis, « à côté de mon père, je n’existe pas ». Depuis, il a fait réaliser un buste de son père par le sculpteur tchèque Jan Tesar, installé comme un totem à l’entrée de la salle du conseil d’administration du groupe, mais c’est bien lui, Martin, qui a pris le leadership de la famille. Investir dans le vignoble, c’est le lien affectif supplémentaire qui le lie à l’esprit paternel.
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Après cette première rencontre avec Nady Foucault, Olivier Bouygues vient à son tour au Clos Rougeard. « C’est un ingénieur, il a la passion de la solution », prévient l’agent François Aubry, qui cerne vite les profils psychologiques. Olivier s’intéresse à tout. A cet élevage « à la bordelaise » que Charly Foucault a adopté au cœur de la Loire, où il conservait le vin en barrique au minimum deux années durant, afin qu’il s’épure, une méthode naturelle permettant de limiter l’apport en soufre. A la cave historique, nichée dans une ancienne champignonnière, dont les murs sont incrustés de pièces de monnaie que les visiteurs, après quelques verres, enfoncent avec allégresse dans le tuffeau crayeux, comme un rituel. Au climat aussi : dans ce coin de France, les hivers sont froids avec de fortes gelées tandis que, lors des équinoxes, arrivent ces grosses pluies qui font pourrir les grappes sur les pieds. Depuis trente ans, il fait plus chaud l’été. On vendange à la fin août, alors que trois ou quatre décennies auparavant, il fallait attendre octobre pour que le cabernet franc, cépage à la peau épaisse, mûrisse convenablement. En somme, les Bouygues veulent acheter en connaisseurs.
« Un grand sens de la psychologie »
Ils devinent aussi que si le Bordelais, la Bourgogne, la Champagne ou la Provence se sont accoutumés à voir des grands patrons – Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré, les Dassault, les Wertheimer – racheter les vignobles les plus prestigieux, les paysans de la Loire, eux, seront méfiants. L’arrivée des investisseurs déstructure le marché, fait flamber le prix de la terre, contrarie les successions traditionnelles. Martin et Olivier Bouygues ne veulent pas prendre le risque d’être traités en indésirables par les voisins du Clos Rougeard. Il faut donc de la diplomatie.
« Martin Bouygues est venu déjeuner avec moi et les enfants. Il ne savait pas que l’on ne voulait pas vendre… Il l’a réalisé en nous voyant tellement atterrés à cette idée », assure Françoise Foucault, la veuve de Charly, qui n’a toujours pas pardonné à son beau-frère Nady d’avoir cédé la propriété. Juste après la mort de Charly, Nady Foucault avait affirmé à l’Agence France-Presse : « Vinification, commercialisation, nous avons toujours tout fait tous les deux. » Comment un Foucault pourrait-il vouloir lâcher un domaine depuis si longtemps dans la famille ?
Le patron du groupe Bouygues ne sait pas seulement compter. « Il scanne aussi très vite les gens, avec un instinct très sûr et un grand sens de la psychologie », souligne l’un de ses hauts cadres. A Chacé, il a compris en un instant les jalousies remontant à l’enfance entre les deux frères. Les Foucault, associés comme un duo intangible aux yeux des connaisseurs, étaient en réalité minés par une sourde rivalité. Il a deviné que Nady, sans descendance, n’avait jamais laissé son neveu entrer dans leur association, afin de ne pas la déséquilibrer à son détriment, et que le jeune homme ne peut s’opposer à la vente. La proposition financière des Bouygues est intéressante. Le passage du Clos Rougeard des mains de deux frères qui se sont déchirés à celles de deux frères solidement alliés paraît inéluctable.
Les Bouygues ont du temps. Il en faut, car les résistances et les complications ne sont pas seulement sentimentales. Elles sont également liées à un droit rural ancestral et à des parcelles mal délimitées qui font qu’un vigneron n’est jamais très sûr que la parcelle qu’il vendange est bien la sienne… L’affaire avance par à-coups. « L’acquéreur a été accepté par tous et n’aurait jamais forcé judiciairement une vente face à une grève de stylo que chacune des parties pouvait lui imposer à toutes les étapes », nous écrit aujourd’hui dans un long texto Nady Foucault, pour souligner que la famille de Charly a finalement accepté la transaction.
En attendant Edward
En juin 2017, un an après le début des discussions, le Clos Rougeard est vendu aux Bouygues pour quelque 14 millions d’euros. « Une affaire fantastique », disent encore les connaisseurs de la région en y repensant. Nady Foucault a obtenu de rester sur la propriété pour continuer à l’incarner.
Le jour de la signature, lorsque le notaire de Saumur relit les actes avec le notaire parisien des Bouygues, les Foucault pleurent. Le chef Alain Passard est venu cuisiner le déjeuner qui doit réunir les Bouygues et Nady Foucault, et sceller symboliquement la vente. Evidemment, la famille de Charly n’est pas de la fête.
Quatre ans plus tard, ce petit coin de Loire est toujours traumatisé d’avoir vu cette propriété légendaire vendue. Les Bouygues ont fini par écarter Nady Foucault, dont le caractère s’accordait mal avec celui de leur homme de confiance pour le vin, Hervé Berland. Martin et Olivier Bouygues viennent assez peu dans cette propriété modeste de Chacé, bien moins luxueuse que leur Chateau Montrose, dans le Bordelais, ou leur chasse en Sologne. Chez les connaisseurs, nul ne sait encore précisément la cote qu’atteindront sur le marché de la revente les premiers millésimes des Bourg et Poyeux, qui n’ont pas été intégralement vinifiés et élevés par les frères Foucault. Ces 2015, livrés après cinq ans d’élevage, arriveront ces prochains mois chez les privilégiés qui ont pu en acheter sur allocation.
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En 2022, Martin Bouygues atteindra la limite d’âge de 70 ans fixée pour le président par les statuts de son groupe. En février, il a confié les rênes à un ingénieur fidèle, Olivier Roussat, en attendant l’arrivée à maturité de son fils aîné Edward, âgé de 37 ans. S’il garde un œil sur son groupe, il s’occupe toujours assidûment avec son frère Olivier de leurs vignobles, leurs vergers, leurs truffières et leur chasse. En 2020, la fortune du duo et de la famille Bouygues a été estimée à 2,8 milliards d’euros.
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OpinionsEditoriauxChroniquesAnalysesTribunesVie des idées <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/13/0/0/4500/3000/360/0/95/0/ca134a6_5634585-01-06.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/13/0/0/4500/3000/180/0/95/0/ca134a6_5634585-01-06.jpg" alt="Joe Biden à Boise (Idaho), le 13 septembre 2021."> Tribune Article réservé à nos abonnés « Les deux dimensions du multilatéralisme de Joe Biden ne sont pas contradictoires » Kemal Dervis Economiste <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/16/581/0/1802/1199/360/0/95/0/001a48b_812022136-jean-luc-lagardere.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/16/581/0/1802/1199/180/0/95/0/001a48b_812022136-jean-luc-lagardere.jpg" alt="Jean-Luc Lagardère, à Paris, le 19 octobre 2002."> Chronique Article réservé à nos abonnés « Jean-Luc Lagardère voulait créer un géant des médias et asseoir une dynastie familiale. Il n’aura obtenu ni l’un ni l’autre » Philippe Escande <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/16/20/0/7610/5073/360/0/95/0/1305bd0_902491606-000-12m812.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/16/20/0/7610/5073/180/0/95/0/1305bd0_902491606-000-12m812.jpg" alt="Une camionnette de la chaîne RT, à Moscou, en 2018."> Tribune Article réservé à nos abonnés « Le régime russe tente d’appliquer dans les démocraties ses pratiques intimidantes » Nicolas Tenzer Directeur du site d’information Desk Russie <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/0/6573/4382/360/0/95/0/382aec2_944484568-maxnewsworldfive533604.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/0/6573/4382/180/0/95/0/382aec2_944484568-maxnewsworldfive533604.jpg" alt="Dans le silo d'Epanvilliers rempli de ble, dans la Vienne, le 1er septembre 2021."> Éditorial Le pouvoir d’achat mérite une stratégie globale CultureCinémaTélévisionLivresMusiquesArtsScènes <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/16/0/18/2401/1601/360/0/95/0/f454a80_95868268-010-a7a08a15-018.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/16/0/18/2401/1601/180/0/95/0/f454a80_95868268-010-a7a08a15-018.jpg" alt="Harvey Keitel, Sylvester Stallone et Robert De Niro dans « Copland » (1997), de James Mangold."> Culture « Copland », sur Paramount Channel : et Sylvester Stallone redevint un acteur <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/0/3250/2166/360/0/95/0/b380ebd_497434157-rea-170212-010.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/14/0/0/3250/2166/180/0/95/0/b380ebd_497434157-rea-170212-010.jpg" alt="Dans les catacombes de Paris."> Livres Article réservé à nos abonnés « Une folie de rêves », de Jean-Daniel Baltassat : sous le Trocadéro, un refuge, un roman <img width="180" height="120" src="https://asset.lemde.fr/medias/img/social-network/placeholder-phalcon-lemonde.png" alt=""> Culture « Soudain Romy Schneider », sur France Culture : l’œuvre-vie d’une comédienne seule en scène et dans la vie <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/0/3499/2333/360/0/95/0/e47f449_ggg-bte14-france-art-arc-de-triomphe-0918-11.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/18/0/0/3499/2333/180/0/95/0/e47f449_ggg-bte14-france-art-arc-de-triomphe-0918-11.jpg" alt=""> Culture A Paris, les visiteurs découvrent l’Arc de triomphe empaqueté par Jeanne-Claude et Christo M le MagL’actuL’époqueLe styleLe Monde passe à tableVoyageModeLes Recettes du Monde <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/3254/3150/2098/360/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/3254/3150/2098/180/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg" alt=""> Chronique Article réservé à nos abonnés S’aimer comme on se quitte : « Je suis mis à la porte comme un ado, alors que j’ai 77 ans » Lorraine de Foucher <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/15/1/0/1500/1000/360/0/95/0/567dfed_135959-3237639.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/15/1/0/1500/1000/180/0/95/0/567dfed_135959-3237639.jpg" alt="A Tanger, en 1961, assis, Peter Orlovsky et Paul Bowles ; debout, de gauche à droite, Burroughs, Ginsberg, Ansen, Corso et Sommerville."> M le mag Article réservé à nos abonnés A Tanger, les fantômes de la Beat generation <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/1789/3153/2102/360/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2020/10/08/0/1789/3153/2102/180/0/95/0/b42e116_716088638-couplehetero01fond.jpg" alt=""> L'époque Article réservé à nos abonnés S’aimer comme on se quitte : « Elle ne veut plus que je voie notre enfant, elle lui lave le cerveau » <img width="180" height="120" srcset="https://img.lemde.fr/2021/09/15/230/51/1294/863/360/0/95/0/24ff689_134659-3238025.jpg 2x" src="https://img.lemde.fr/2021/09/15/230/51/1294/863/180/0/95/0/24ff689_134659-3238025.jpg" alt="Les brochettes de moules proposées par Caroline Rostang."> Le Monde passe à table Les brochettes de moules : la recette de Caroline Rostang Accéder à votre compte abonnéConsulter le Journal du jourÉvènements abonnésLe Monde EvénementsBoutique Le MondeNewslettersMémorable : cultiver votre mémoireAteliers d’écritureGuides d’achatMots Croisés / SudokusJeux-concours abonnésNous contacterMentions légalesConditions généralesCharte du groupePolitique de confidentialitéFAQDécodex : vérifier l’infoÉlections régionales et départementales 2021Codes promoFormation professionnelleCours d’anglaisCours d’orthographe et grammaireConjugaisonDictionnaire de citationsAnnonces immobilièresPrix de l’immobilierJardinageJeux d’arcadeParoles de chansons#OnaTousBesoinDuSudVoyage au CanadaUn projet écoresponsableLes villes suisses se découvrentRecherche